Jongleuse professionnelle
On a beaucoup tendance à ramener les femmes cis, dès qu’on parle de leur travail, à leur vie personnelle, évoquant ici un époux, là ses enfants, etc.
Et je vois bien tout ce que ça a d’agaçant (de complètement rageant en réalité) parce que c’est généralement évoqué de façon à ramener discrétos la personne à son foyer, à diminuer son travail, à rappeler l’air de rien que si le petit dernier a la gastro, elle abandonnera son boulot séance tenante parce que les marmots qu’elle a pondu sont la véritable priorité de son existence.
On appuie bien là-dessus pour rappeler que les hommes, eux, savent se vouer corps et âmes à l’Oeuvre de leur vie, valeureux explorateurs prêts à tous les sacrifices pour aller vers leur destin avec l’entièreté de leur âme. Il ne vient généralement à l’idée d’aucun journaliste d’évoquer le contenu de leur livret de famille.
Cette tendance à ramener les femmes à leur vie privée vaut partout mais puisque je parle pour ma paroisse, en art ça donne des hommes Artistes (avec la belle majuscule), des êtres tout dédiés à leur Création, et puis les femmes artistes, qui font des petites choses plus ou moins intéressantes pendant l’heure de la sieste des gosses.
Pour que l’art fait par une femme gagne quelques lettres de noblesse, il faudra un storytelling en béton.
Qu’elle ait choisi de ne pas avoir d’enfants pour se consacrer à sa créativité (mais elle sera lourdement jugée pour ce choix), qu’elle décide de les refiler à d’autres pour se consacrer à son art (jugement là aussi évidemment) ou alors on appréciera une histoire poignante et pleine de sacrifices où, après un petit boulot usant et merdique, la femme artiste ascendant mère courage borde sa progéniture avant de passer ses nuits à écrire (qu’est ce que le sommeil face à l’appel de l’Art ?) à la lueur d’une bougie. Attention toutefois : ces différents récits n’éveilleront un soupçon d’admiration que si la dame écrit des best-sellers ou expose dans des galeries vraiment vraiment prestigieuses.
Je comprends que ça saoule, je comprends que les femmes concernées demandent à ne plus voir aucune mention de leurs enfants nulle part pour qu’on se concentre deux minutes sur leur travail.
Mais.
La vie personnelle des gens qui ne se consacrent pas tout entiers à leur art ne devrait pas provoquer une forme de condescendance, une diminution de sa valeur.
Et bien sûr ça ne vaut pas que pour les enfants.
On peut être aidant.e d’un proche, devoir composer avec des douleurs chroniques ou une santé mentale fragile. On peut avoir un taf alimentaire, ou même un taf qui nous passionne d’ailleurs. Il faut aussi, selon là où on se situe, composer potentiellement avec les violences d’une société sexiste, raciste, validiste, classiste, lgbt-phobe qui épuisent autant qu’elles mettent des bâtons dans les roues. Et tellement d’autres choses encore qui font qu’on fait d’autres trucs dans notre vie que Créer, et pas parce qu’on est ‘moins’ ou qu’on n’aurait pas le courage et la grandeur d’esprit de faire tous les sacrifices nécessaires.
Le fait est que, grand bien fasse aux gens qui choisissent de se consacrer tout entier à leur art, mais iels le font aussi et surtout parce qu’iels le peuvent. C’est quand même d’abord une question de privilège. Et les privilèges ne nous rendent certainement pas plus admirables. On peut leur dire merci mais ils ne devraient nous donner aucun bon point.
La plupart d’entre nous ont des privilèges ET des bâtons dans les roues. Ce n’est pas incompatible du tout.
En tout cas, créer quand même, alors que la vie vient sans arrêt interférer dans le processus, suscite toujours mon admiration. (Et ne pas créer est tout à fait ok aussi hein, rien d’honteux là-dedans.)
Parce que même si chacun.e de celleux qui créent dans les interstices du reste de leur vie ont toujours le sentiment de ne pas en faire assez, nous sommes des jongleuses et des jongleurs.
Et je crois que, tant qu’à un moment ou à un autre de notre vie, tout ne se pète pas la gueule, on ne se rend pas compte un instant de tout ce avec quoi on jongle.
Moi c’est arrivé après avoir été tellement malade pendant ma grossesse, il y a bientôt trois ans, que je n’arrivais même plus à m’occuper de mes enfants. De plus rien, en fait. Je passais juste mes journées à lutter contre les nausées en pleurnichant, roulée en boule dans le canapé. Pendant des semaines, puis des mois, je n’ai plus réussi à fonctionner normalement.
Plus tard, ma fille née et mes nuits un peu moins morcelées, il a été temps de sortir du mode survie et de déblayer le bazar accumulé. De reprendre le boulot là où il s’était arrêté.
Mes petits projets m’attendaient bien sagement là où je les avais laissés mais ça n’a pas été si simple. C’est à ce moment-là que j’ai pris conscience de tout ce avec quoi je jonglais au quotidien.
On me demande souvent, par exemple en intervention scolaire, si ce n’est pas compliqué de travailler sur plusieurs projets en même temps (quand on est scénariste, on a toujours plusieurs projets sur le feu, à différents stades d’avancement). J’ai repensé à cette question en démarrant l’écriture de cette newsletter.
Si je devais simplement dealer avec mes différents projets, ma vie serait si FACILE.
J’ai toujours eu l’impression d’écrire dans les interstices, comme ces plantes qui poussent dans chaque faille du béton. Mais aujourd’hui je réalise que cette image est bien trop statique.
Car en réalité je jongle.
Je songe à mes histoires pendant que j’effectue les tâches quotidiennes, je découpe mes sessions d’écriture entre deux impératifs. L’inspiration bataille en permanence avec les mille trucs à faire qui encombrent mon esprit.
Je suis toujours un pied dans mes mondes imaginaires, un pied dans la vraie vie. Il faut que je sois présente pour les gens que j’aime et pour mes personnages, tout en gérant tout le reste et en composant avec tout un tas de galères que je ne vais pas vous lister ici.
Il faut constamment pousser les meubles et diviser encore mon attention à chaque merde qui survient, et bien entendu elles sont nombreuses.
Je lance mes trucs en l’air et j’essaie d’en faire d’autres dans le laps de temps avant que les premiers ne retombent dans mes mains.
Il me faut plus d’yeux qu’à une araignée pour suivre toutes leurs trajectoires. C’est une gymnastique dont je n’avais pas pleinement conscience avant de ne plus rien pouvoir faire du tout.
Maintenant, je perçois les sauts de puce que fait mon cerveau pour tenter de tout faire en même temps. Je vois aussi toutes ces fois où je rate un des trucs lancés en l’air et qu’il s’écrase au sol. Alors j’essaie de moins m’en vouloir quand ça arrive parce que je fais tellement, et que j’ai déjà largement dépassé ce que devrait être mes capacités.
Étourdie par les scénaristes qui peuvent écrire un scénario en un mois, j’ai tendance à me qualifier de scénariste ‘lente’. mais n’est-ce qu’une question de lenteur, quand mes journées se déroulent à un rythme stroboscopique ?
Je n’ai plus pour autant envie de jouer aux ‘et si ?’, même si c’est étourdissant d’imaginer tout ce qu’on pourrait réaliser dans une autre configuration. Je crois qu’il est plus intéressant d’étudier, de réaliser et de chérir ce qu’on arrive à créer au milieu du chaos du monde et de nos vies.
Imparfait, morcelé, mais d’une intensité sans pareil.
Bravo à tous et toutes (surtout toutes hein, on se sait) pour votre pratique du jonglage. Vous pouvez, j’en suis certaine, être fièr.e de vous.
……..
Côté pro
Ce mois-ci, il va justement particulièrement falloir jongler entre les projets.
J’avance sur l’écriture du tome 3 de Louison, le dossier d’un projet avec la dessinatrice Thalie Shelen est actuellement entre les mains de quelques éditeurices, et je ressors de mes placards virtuels deux projets qui patientent depuis quelques mois et dont je vous ai parlé (et vous reparlerai quand je sortirai la tête de l’eau) dans ma newsletter Au coeur du bouillon.
Je les ai mis sur pause parce que j’essaie d’apprendre à moins me disperser mais, pour tout vous dire, à l’heure où j’écris le brouillon de cette newsletter dans mes pages du matin, cela fait une semaine que la tâche de rouvrir l’un ou l’autre fichier est en priorité sur ma to do list.. et que je fais n’importe quoi d’autre. D’abord, parce qu’il m’est arrivé trois milliards d’imprévus, ensuite, parce que je suis d’une nature indécise et que je n’arrive pas à choisir par lequel commencer, mais aussi parce que ce grand plongeon, celui de s’immerger à nouveau dans une histoire, nécessite une disponibilité que je peine à trouver.
Les petites recos
Au trimestre dernier, je me suis abonnée à la revue La Déferlante. Je suis toujours frustrée quand j’achète des revues parce que je ne trouve jamais le temps de les lire mais là j’ai trouvé une technique qui me convient : je lis un article entre chacune de mes autres lectures, ce qui m’a permis de finir la revue tout pile avant l’arrivée du numéro suivant.
C’est une revue féministe qui, à chaque numéro, se concentre sur un verbe (Informer pour le précédent opus, Soigner pour le nouveau).
A l’heure où l’on est saturé d’informations immédiates, le temps plus lent que propose des articles de fond fait du bien. Ça permet de prendre du recul et de réfléchir autrement.
Une autre lecture que je fais durer, c’est ce petit guide Delachaux sur les araignées. Je ne le recommande assurément pas pour les arachnophobes parce qu’il est plein d’anecdotes qui risquent de ne pas trop vous plaire, mais si le sujet vous intéresse, je vous le surconseille. C’est passionnant.
Toute la collection est d’ailleurs hyper jolie et fera de chouettes idées cadeaux pour noël.
En parlant de cadeaux de noël, j’en profite pour vous repartager la petite présentation de mes diverses publications à glisser sous le sapin (encore une fois mille mercis à Charline pour son aide sur ce post). On ne sait jamais, vous avez peut-être des kids à gâter. N’oubliez pas bien évidemment de soutenir (que ce soit en achetant mes bd ou n’importe quel livre) les librairies indépendantes, qui en ont encore plus besoin par les temps qui courent.
Je vous souhaite un mois de décembre paisible, et j’envoie mes pensées les plus douces à celleux d’entre vous pour qui c’est une période compliquée ou douloureuse, pour une raison ou pour une autre.
À bientôt.


Merci pour ce texte Elsa! Ca fait tellement de bien ,même si je ne suis pas une Artiste, de ressentir ces pensées comme si elles m'appartenaient.💕
Un texte d’utilité publique pour toustes les artistes, auteurices et autres personnes créatives qui ne vivent pas de leurs créations, mais en ont besoin pour vivre. Tu as raison de souligner cette approche à deux vitesses et de rappeler que les femmes autrices, artistes, seront toujours un peu moins légitimes que leurs homologues masculins, quels que soient leurs choix de vie.
En particulier, ne pas pouvoir se dévouer corps et âme à sa pratique artistique ne devrait pas minorer la démarche de chaque artiste – et j'ai envie de dire : au contraire ? Ces points de malus devraient au contraire montrer toute la ténacité, toute l’implication en jeu.
Un livre que nous aimons, ce n’est pas qu’une somme de mots : c’est le résultat de mois, sinon d’années de travail, et de beaucoup de doutes. Réussir à terminer un manuscrit est une marche immense à franchir, pour tout un tas de raisons.
Parmi les personnes qui y arrivent, combien sont aidées ? Au micro de Nathalie Sejean dans le podcast « Faire », Rose Lamy évoque toute l’aide dont elle a bénéficié lors de l’écriture de son premier essai, et elle rend hommage (ou plutôt femmage – son éditrice ayant joué le rôle le plus déterminant, ai-je compris) à toutes les personnes qui lui ont prêté main forte.
Est-ce que ce livre aurait existé si l'autrice n’avait pas été soutenue par une grande maison d’édition ? Et en même temps, comment le lui reprocher, puisqu’elle avait déjà fourni un énorme boulot d’écriture et de vulgarisation sur son compte Instagram ? Cela ne lui est pas tombé tout cuit dans le bec.
« [Les] gens qui choisissent de se consacrer tout entier à leur art (…) le font aussi et surtout parce qu’iels le peuvent. C’est quand même d’abord une question de privilège. »
Merci pour ce pavé dans la mare ! Ça me fait pas mal cogiter.
Je suppose que c’est un privilège pour des personnes qui bénéficient d’un bagage économique pour avoir pu se lancer sans mourir de faim, et d’un bagage socio-culturel pour maîtriser les codes de la création d’entreprise et de sa nécessaire promotion.
Mais je pense aussi à mes amix artistes (notamment dans le milieu du tattoo), qui galèrent comme jamais à tenter de se maintenir à flot avec une activité très précaire. Certaines de ces personnes ont créé leur entreprise par dégoût profond pour le travail salarié, qui a pu laisser des séquelles psychologiques et/ou physiques importantes. Est-ce un privilège ? Je ne sais pas, honnêtement.
Je crois que la plupart des gens essayent de faire de leur mieux avec les moyens du bord. Je crois aussi que l’on ne peut pas avoir les privilèges sans bâtons dans les roues, à moins d’être un homme blanc cishet neurotypique et valide – ce qui exclut beaucoup de monde, quand on y pense.
En somme, j’en retiens qu’il est essentiel de continuer à se serrer les coudes et à visibiliser nos difficultés, tout en prenant soin d’éviter de juger trop vite nos semblables. On ne sait pas vraiment ce que chaque personne vit – ou subit – au quotidien.