L'art de l'échec
'Comment mettre en garde contre les impasses. Les difficultés. Les échecs. Ils sont nécessaires.' Sophie G Lucas dans Lettres aux jeunes poétesses
Des fois, je me demande ce qui, de mon éducation en elle-même ou de ma scolarité de primaire en établissement ultra-catho, m’a conféré une telle propension à la culpabilité. Toujours est-il que depuis environ toujours j’accumule les raisons de culpabiliser comme on se construit des murs de pierre pour mieux s’y enfermer.
Chaque ratage, chaque erreur, chaque mauvais choix, chaque imperfection, voilà autant de preuves irréfutables que je suis une personne horrible et nulle qui ne mérite pas d’être aimée ou même appréciée.
Plus encore que dans tout le reste, ma culpabilité s’exprime à la perfection dans la maternité (faire de la merde vis à vis des personnes qu’on aime le plus au monde et dont on est responsable étant vraiment la pire des choses, n’est-ce pas ?) mais Lady Culpability (malgré mon anglais niveau lycée, j’ai vérifié ça existe, et ça sonnait mieux que Lady Guilt, vous avouerez) s’invite à toutes les tables et me susurre des méchancetés à l’oreille dans toutes les situations qui passent à sa portée.
Il y a cependant un tout petit courant d’air, survenu il y a dix ans, qui a commencé à faire tomber des pierres afin d’empêcher mon total enfermement.
Il y a dix ans, donc, mon ainée, qui rentre au lycée cette année, était en moyenne section de maternelle. Et son institutrice avait une phrase qu’elle aimait à ses élèves.
“C’est en se trompant qu’on apprend.”
Ce n’est pas une formule magique qui annule la culpabilité. Mais c’est un baume. Ces quelques mots invitent à un changement de perspective.
Je l’ai souvent répété à mes enfants depuis, je l’ai moi-même convoqué plusieurs fois pour relativiser certains échecs cuisants.
Notre société fait du ratage un tabou, une sorte de tâche tenace dont on devrait avoir honte. Il y a les winners et puis les losers et il vaut évidemment mieux être dans le camp des premiers. Il n’y a pas d’entre-deux.
Pourtant, de grands auteurices comme Ursula Le Guin ou Stephen King n’ont jamais caché les piles de courriers de refus qui se sont accumulés des années avant le premier oui.
Depuis une décennie, en cas d’échec, j’ai pris l’habitude de me répéter les mots de l’institutrice pour calmer ma culpabilité, mon sentiment d’être une ratée et de transformer ce malaise en une occasion d’apprendre.
Ok, je me suis foirée, mais quel apprentissage je peux en tirer ? Comment faire mieux la prochaine fois ?
Chasser la honte et la petite voix qui nous répète à tout bout de champ qu’on est nul.le en se forçant à tourner le regard vers l’après.
Ce n’était pas un processus évident, plutôt un genre de kit de survie à dégainer en cas d’urgence, mais il m’a souvent apporté du réconfort.
Et puis cet été, eu beau milieu de mes pages du matin, je me suis rendue compte qu’après une décennie à me répéter ce petit mantra (je suis un être lent), ces quelques mots ne sont plus un simple pansement mais une évidence, une part non négociable, une part presque désirable, même, de mon processus d’écriture.
Sans même le conscientiser, j’ai accepté que si je veux progresser dans mon écriture, je DOIS rater. Chaque tentative m’apprend quelque chose et me rend meilleure autrice.
Ecrire n’est plus une ligne droite, je n’aspire plus à une parfaite mélodie, c’est une errance maitrisée. Il y a les différentes étapes qui mènent au scénario, du brouillon d’idée au synopsis puis au découpage, mais il y a aussi les mille erreurs qui n’en sont jamais totalement. Appelons-les des essais, plutôt.
Ce n’est jamais la fin d’un voyage, juste une voie sans issue que j’ai emprunté une fois et qui me fera gagner du temps la fois suivante puisque je n’aurai plus besoin de m’y aventurer.
Ça fonctionne avec l’écriture, sans doute parce qu’à ce niveau j’ai suffisamment confiance en moi (je sais que je suis capable d’écrire des histoires) pour avoir la volonté de progresser dans ma pratique, pour devenir une meilleure autrice.
C’est un peu moins facile à d’autres endroits de ma vie mais ça commence aussi à infuser ici et là.
Par exemple, je me suis récemment prise de passion pour la confection de confiture. Et je suis un être têtu qui a décidé de faire ses confitures sans ajout de pectine ou d’agar-agar (deux ingrédients qui facilitent nettement le processus de gélification, surtout sans thermomètre de cuisson). Pour l’instant je peine franchement à atteindre une texture acceptable (on oscille entre la soupe et le caramel ferme). Au lieu de me blâmer de ne pas être capable d’un truc plutôt simple, ce que j’aurais fait à m’en rendre malade il n’y a pas si longtemps (regardez cette soupe de prunes, n’est-ce pas là la preuve irréfutable que je ne suis qu’une sombre merde ?)(oui, je suis une drama queen), je me surprends à relativiser.
Ok cette confiture est à l’état liquide. Mais elle est très bonne quand même. À force de pratique, quand j’aurai compris comment cette histoire de gélification fonctionne, mes confitures vont devenir vraiment excellentes. Une perspective réjouissante, non ?
Et ça s’applique à tout dans notre vie, et je crois que ça change vraiment tout d’essayer (même si notre société nous met l’inverse dans le crâne) de voir l’échec comme quelque chose de désirable.
Dans les épisodes sur l’Education positive du podcast Méta de choc, l’invitée a vraiment une vision des choses qui va dans ce sens concernant la parentalité. Balayant les directives culpabilisantes (que l’on retrouve en éducation positive comme ailleurs), elle prône le fait de tenter des choses, d’accepter de se foirer, de s’excuser quand c’est le cas, et d’essayer autre chose pour rectifier le tir jusqu’à trouver ce qui fonctionne. Parce que la maternité comme le reste est un truc qui s’apprend toute une vie, et avec chaque enfant parce que c’est à chaque fois différent.
Je ne saurai jamais assez remercier cette institutrice (dans ma tête malheureusement, car je pense qu’elle est à la retraite depuis), car ces quelques mots destinés à des enfants de cinq ans ont vraiment bousculé, lentement, quelque chose en moi.
Aujourd’hui je n’envisage plus l’écriture autrement qu’avec des ratés, des foirages, comme autant d’opportunités d’apprendre, de savourer le plaisir de faire mieux, d’expérimenter ailleurs, la prochaine fois.
Je vous souhaite des foirages légendaires et riches d’apprentissage.
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Côté pro
Le mois d’octobre a été bien chargé. J’ai enfin terminé le retravail du scénario du premier tome de ma série jeunesse L’Appel du square, j’ai commencé à écrire les premiers épisodes du tome 3 de Louison et achevé, avec la co-scénariste et dessinatrice, le dossier d’un projet de fantasy YA dont j’espère vous reparler bientôt.
Novembre s’annonce encore plus dense (je serai notamment au festival d’Antibes - Juan les Pins avec ma comparse Elodie Shanta les 15 et 16 novembre puis à Goven le 30 novembre) mais j’y ai aussi deux actus.
D’abord, Midnight Tales, le collectif initié par Mathieu Bablet pour lequel j’ai écrit une nouvelle (dans le tome 1) puis un scénario dessiné par le très fort Thomas Rouzière (dans le tome 3) est réédité en intégrale, un bien joli pavé que vous pourrez retrouver en librairie dès le 7 novembre. D’ailleurs, si vous avez commencé la série, sachez que les tomes sont en arrêt de commercialisation suite à la parution de cette intégrale, ne tardez pas trop à vous les procurer.
Ensuite, j’ai le plaisir de participer à Roazhör, une revue trimestrielle, petite soeur du collectif rennais La Vilaine. Ici, Loïc Gosset a imaginé un magazine en noir et blanc, inspiré des pulps, dans un univers de fantasy lui-même inspiré par Rennes et sa géographie.
Le casting est cinq étoiles, les bandes dessinées sont hyper cool, et j’y signe pour ma part une nouvelle en quatre épisodes où vous retrouverez mes marottes habituelles (c’est à dire une fille en colère qui marche et une sorcière ronchon) et un univers lui aussi librement inspiré par le pays rennais.
J’ai la chance d’être très libre pour ce travail. C’est donc une histoire complète en quatre chapitres mais le ton, la temporalité et même le personnage principal peuvent varier de l’un à l’autre selon ce qui me semble le mieux pouvoir coller à cette étape de l’histoire. Et puis j’ai la joie d’être accompagnée de la géniale Elodie Shanta au dessin.
Pour avoir lu le reste du numéro 1, je peux vous affirmer que c’est un très chouette projet, où l’on ressent tout le plaisir que les auteurices prennent à imaginer ces petites histoires.
Toutes les infos sont à retrouver sur la page Ulule du projet.
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Côté recommandations.
Les temps sont durs et on a besoin d’un peu de douceur pour tenir le coup alors voici trois recos qui m’ont fait du bien en octobre.
L’odeur des clémentines grillées de Lee Do-Woo est un roman coréen très paisible, comme un jour de neige où tout semble enveloppé de silence.
C’est l’histoire d’une jeune femme qui rentre vivre chez sa tante, qui l’a élevée, à la campagne, après avoir travaillé comme professeur de dessin à Séoul. Elle retrouve des paysages familiers, des souvenirs parfois douloureux, d’anciens camarades de classe. Elle commence aussi à travailler dans une petite librairie et se reconstruit doucement.
Malgré quelques longueurs, j’ai vraiment aimé me lover dans les pages de ce livre.
Plus personnel sans doute, les bons polars ont sur moi un effet doudou, peut-être parce que c’est ce que je lisais le plus à l’adolescence. Je peine cependant à trouver des policiers qui me procurent vraiment le côté réconfortant que je recherche.
Il y a les Fred Vargas, mais à part Sur la Dalle je les ai tous lus. Même si Adamsberg, son personnage principal, est insupportable, je suis très admirative de sa plume, de sa façon de caractériser ses personnages, notamment à travers des dialogues géniaux. A part quelques petites déceptions, la lire me fait beaucoup de bien.
Dans ma quête de nouveaux polars-doudoux pour combler le vide laissé par ma lecture de la quasi totalité de la bibliographie de Vargas, j’ai découvert la série Poulet Grillés de Sophie Hénaff, grâce à la chouette librairie Refuge. Et ô joie, elle me fait le même effet. Il y a peut-être un peu moins de poésie, mais cette équipe de flics bras cassés qui devient comme une petite famille est un pur délice. Les enquêtes sont cool, mais c’est surtout les personnages qui sont terriblement attachants.
Mon amie Julie m’avait conseillé les polars suédois Les enquêtes du Département V de Jussi Adler Olsen, qui a certainement fait ses gammes en lisant Vargas, tout comme Sophie Hénaff. Les enquêtes sont très bien menés mais le personnage principal est une telle enflure (à côté, même Adamsberg en deviendrait attachant) que ça me gâchait un peu le plaisir.
J’ai cependant découvert sur Netflix une adaptation écossaise du premier roman que j’ai beaucoup aimée. Ça s’appelle Les dossiers oubliés.
Au delà de la transposition Stockholm/Édimbourg, j’ai été franchement fascinée par le travail de réécriture (petite déformation professionnelle). Tout en gardant la trame de l’histoire et certaines idées, les scénaristes ont amené beaucoup plus de nuances à l’écriture des personnages (assez caricaturaux pour ne pas dire problématiques dans les romans) et je les ai trouvé aussi cool qu’attachants. L’enquête m’a parue par moments un peu compliquée à suivre (pas facile de rendre compréhensible en série la trame complexe que laisse le temps de développer un roman) mais j’ai passé un très chouette moment devant cette première saison.
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Voilà pour ce mois d’octobre, j’espère que de votre côté l’entrée dans l’automne s’accompagne d’un peu de douceur. Je vous souhaite de prendre soin de vous et des autres.
À bientôt,
Elsa


"C'est en forgeant que l'on devient forgeron" hahaha.
J'avais une impression de déjà vu en te lisant. On doit être de la même team 😄.
Ma première confiture date d'il y a peu. Avec des kakis japonais (ceux qui sont plats). Des fruits, du sucre, de la vanille et c'est tout ce qu'il fallait pour cette recette ! Résultat impeccable et omg tellement délicieux ! La 2e expérience fût un énorme échec. J'ai voulu tester avec des kakis pomme (ceux du commerce), la confiture était immangeable, acide aussi possible. Peut-être parce-qu'un des fruits n'était pas assez mûr ? Peut-être la variété, il faudra que je retente ma chance pour savoir où ça cloche.
Je vais essayer de me rappeler la phrase de l'institutrice. Ça pourrait faire du bien à l'esprit.
J'espère que tes événements se sont bien passés 😊